Santé publique France a publié un chiffre qui a tourné partout : 5 764 décès en excès entre le 17 juin et le 2 juillet 2026, soit 36 % de plus qu’attendu dans les départements et les périodes concernés par la vague de chaleur. Le lendemain, sur les réseaux, la même objection revenait : ces gens allaient mourir de toute façon. Elle mérite mieux qu’un haussement d’épaules, parce que la réponse honnête est plus intéressante que les deux camps qui s’invectivent.
Excès de décès et décès attribuables : deux compteurs différents
Le premier malentendu tient au vocabulaire. Quand l’agence annonce un excès de décès, elle compare les décès observés pendant l’épisode à ceux qu’un modèle statistique attendait sans lui, calé sur les six dernières années. C’est rapide, publiable en quelques jours, et ça ne dit rien de la cause de chaque décès. Personne n’a coché une case « chaleur » sur un certificat.
Le second compteur, plus lent, est celui des décès attribuables. Il s’appuie sur la relation statistique entre la température et le risque de mourir, établie territoire par territoire. Il capte aussi les décès survenus par 31 °C un mardi d’août sans alerte canicule, ce que le premier compteur rate. Pour l’été 2025, ce calcul a donné plus de 5 700 décès attribuables à la chaleur sur toute la période de surveillance, soit plus de 3 % de la mortalité totale observée. Sur douze étés, de 2014 à 2025, le cumul dépasse 47 000 décès.
Retenir un seul de ces deux chiffres et l’opposer à l’autre, c’est comparer un relevé de compteur et une facture annuelle.
L’effet moisson : la question qui n’est toujours pas tranchée
L’objection sérieuse porte un nom en épidémiologie : le déplacement de mortalité, ou effet moisson. L’idée est simple. Si la chaleur emporte surtout des personnes dont l’état laissait quelques semaines d’espérance de vie, alors la surmortalité de juillet devrait se payer d’un déficit de décès en septembre. Le total annuel bougerait peu.
Le problème, c’est que les études publiées ne convergent pas. Sur la canicule d’août 2003 en France, Alain-Jacques Valleron et Ariane Boumendil ont observé un déficit d’environ 15 000 décès sur le premier semestre 2004 et en ont conclu à un rattrapage massif : selon cette lecture, plus des deux tiers des victimes avaient une espérance de vie résiduelle de l’ordre d’un an. D’autres travaux lisent les mêmes séries dans l’autre sens et retiennent une perte moyenne de cinq à huit mois par personne, ce qui laisse une part majoritaire de décès non simplement anticipés.
À l’échelle européenne, l’étude de Michela Baccini, Tom Kosatsky et Annibale Biggeri parue dans PLOS ONE en 2013 sur 15 villes, dont Paris, chiffrait plus de 23 000 années de vie perdues par an, dont 55 % chez des personnes de moins de 75 ans. Une fois corrigé d’un déplacement de mortalité à 30 jours, l’impact tombait en moyenne de 75 %. Les estimations de la part « moisson » vont, selon les villes et les méthodes, de moins de 10 % à environ 70 %.
| Ce qu’on mesure | Chiffre | Ce que ça ne dit pas |
|---|---|---|
| Excès de décès, canicule 17 juin au 2 juillet 2026 | 5 764 (+36 %) | Aucune cause individuelle, aucun horizon de vie |
| Décès attribuables à la chaleur, été 2025 | Plus de 5 700, soit plus de 3 % de la mortalité | Ne distingue pas anticipation et perte réelle |
| Cumul 2014 à 2025 | Plus de 47 000 | Agrège des étés très inégaux |
| Années de vie perdues, 15 villes européennes | Plus de 23 000 par an, 55 % chez les moins de 75 ans | Données des années 1990, avant l’adaptation post-2003 |
| Part attribuée au déplacement de mortalité | De moins de 10 % à environ 70 % selon les études | Aucun consensus, y compris sur 2003 |
Deux éléments font pourtant pencher la balance, et ils sont récents. D’abord, la canicule de juin 2026 n’a pas frappé que les très âgés : l’excès de mortalité a touché toutes les tranches à partir de 15 ans, avec une hausse marquée dès 45 ans, ce qui cadre mal avec l’idée d’un tri parmi les personnes en fin de vie. Ensuite, la part de moisson diminue mécaniquement quand les épisodes s’intensifient et se prolongent : passé un certain seuil, la chaleur ne se contente plus de cueillir les plus fragiles.
Ce que le logement reprend dans ce total
Voilà le point qui intéresse quiconque arbitre un budget travaux. La mortalité de chaleur se joue très largement à l’intérieur, la nuit, dans des logements qui ne redescendent pas. Un appartement sous toiture non isolée qui stagne à 30 °C à 4 heures du matin ne laisse aucune récupération à un organisme de 80 ans, et le corps médical parle depuis vingt ans de température nocturne plutôt que de pic diurne.
Concrètement, la hiérarchie des gestes n’a pas changé et elle est peu coûteuse avant d’être technique : occulter avant que le soleil ne tape, ventiler à fond quand l’air extérieur repasse sous la température intérieure, traiter la toiture, et seulement ensuite envisager une machine. C’est exactement l’ordre décrit dans notre kit anti-canicule volets et brasseurs d’air, et il tient encore en 2026. Sur le bâti collectif et hospitalier, les limites structurelles sont détaillées dans notre analyse sur les bâtiments et les hôpitaux qui ne tiennent pas.
La climatisation n’est pas hors sujet, elle est simplement mal placée dans la file. Une pièce de repli rafraîchie, une chambre à 26 °C plutôt qu’à 31 °C, cela relève de la santé publique autant que du confort. Mais poser un split sur un logement qui encaisse 8 kWh de chaleur solaire par jour revient à faire tourner la machine en continu, avec la facture qui va avec.
Ce que ce débat change à votre arbitrage
Rien, et c’est le paradoxe. Que la part de déplacement de mortalité soit de 20 % ou de 60 %, le calcul d’un particulier reste le même : nombre de jours au-dessus de 30 °C dans votre commune, âge et état de santé des occupants, capacité du bâti à redescendre la nuit. Le débat statistique tranche une question de politique publique, pas une question d’équipement.
Ce qui change, en revanche, c’est la trajectoire. Les projections retenues par les pouvoirs publics tablent sur une multiplication des épisodes d’ici le milieu du siècle, ce que nous avons détaillé dans l’article sur les canicules multipliées par cinq en 2050. Un équipement posé en 2026 sera encore là en 2040. C’est ce dimensionnement-là qu’il faut regarder, pas le bilan de l’été dernier.
Questions fréquentes
Pourquoi les chiffres de la canicule changent-ils après coup ?
Parce que le premier bilan est un excès de décès provisoire, calculé sur des remontées d’état civil incomplètes, souvent quelques jours après l’épisode. La consolidation prend plusieurs semaines, et le calcul des décès attribuables à la chaleur, différent, arrive plus tard encore. Une révision n’est pas un aveu d’erreur, c’est le fonctionnement normal de la surveillance sanitaire.
Est-ce que la climatisation fait baisser la mortalité liée à la chaleur ?
Les travaux menés aux États-Unis et en Europe du Sud montrent une baisse de la mortalité de chaleur corrélée à la diffusion de la climatisation, mais l’effet est mesuré à l’échelle d’une population, pas d’un foyer. Pour un particulier, la question utile est plus étroite : la pièce où dort la personne la plus fragile redescend-elle sous 26 °C la nuit ? Si oui, avec ou sans machine, l’essentiel est acquis.
Faut-il se fier au nombre de morts annoncé pendant l’épisode ?
Il donne un ordre de grandeur, pas un décompte. Pendant la canicule de juin 2026, le pic a été atteint le 26 juin avec 2 935 décès sur la seule journée. Ce type de valeur sert à piloter l’alerte en temps réel. Pour comparer deux étés, il faut attendre le bilan attribuable, publié en général à l’automne.
Le prochain rendez-vous chiffré est là : le bilan de l’été 2026 par Santé publique France, attendu à l’automne. D’ici là, le geste qui compte tient en une phrase, et il est gratuit : relever la température de la chambre à 4 heures du matin, trois nuits de suite, et noter le chiffre.











